b) Le sucre et l'esclavage

Sucre et esclavage au XVIIe et au XVIIIe siècles


a) l’essor de l’esclavage dans les plantations

 

Depuis le XVIe siècle les grandes puissances européennes sont présentes en Amérique et notamment aux Antilles. Fortes de leur supériorité militaire, elles obligent les habitants à travailler. L’exploitation de ces îles a commencée par celles des mines d’or, qui seront vite épuisées, et des épices.

En 1643 grâce à l’initiative des Anglais et des Français, les premiers plants de  cannes à sucre apparaissent  malgré le souhait de la reine d’Espagne, Isabelle de Castille, de faire pousser des plantes vivrières pour nourrir les populations encore victimes de famines. En effet les colons décident de s’orienter vers les productions à rente  (comme la canne à sucre) qui leur offrent des gains plus importants et plus rapides. La demande en sucre est alors uniquement alimentée par le café dont le goût, trop amer, ne convient pas aux Européens du XVIIe siècle. Les indigènes mais aussi des anciens prisonniers, des débiteurs et des juifs refusant de se convertir sont exploités dans des plantations dans des conditions de quasi-esclavage. Mais la main d’œuvre locale ne tarde pas à être exterminée par de nombreux massacres ; elle est touchée par les ravages de l’alcool, jusqu’alors souvent  inconnu, les épidémies apportées par les Européens (comme la variole ou la rougeole) et les conditions de travail. Pour faire face au manque de plus en plus important de main d’œuvre, les planteurs se tournent vers l’Europe et font appel à des pauvres lassés d’être sans argent dans les faubourgs des grandes villes qui signent des contrats avec des intermédiaires par lesquels ils s’engagent à travailler durant 36 mois sur une plantation. Surnommés « bas rouges » ou « trente-six mois », ces engagés traversaient l’océan Atlantique gratuitement et se voyaient promettre la liberté, un terrain et des outils, c'est-à-dire l’indépendance à la fin de leurs contrats. Mais en revanche, leurs conditions de travail sont exécrables ce qui cause la mort de plus de la moitié des engagés au terme de leurs contrats. Cela s’apprend rapidement en Europe ce qui freine les ardeurs des engagés potentiels, jusqu’à l’extinction de cette main d’œuvre vers 1720.

 

Les Européens justifient l’utilisation d’êtres humains comme esclaves par une interprétation très abusive de la Bible selon laquelle les Africains descendraient de la race de Cham maudite par Noé son grand-père, malédiction qui portait en réalité sur Canaan, père de Cham.

 

 « 20. Noé commença à cultiver la terre, et planta de la vigne.
21. Il but du vin, s’enivra, et se découvrit au milieu de sa tente.
22.
Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et il le rapporta dehors à ses deux frères.
23. Alors Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent la nudité de leur père; comme leur visage était détourné, ils ne virent point la nudité de leur père.

24. Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet.
25. Et il dit : Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères !
26. Il dit encore : Béni soit l’Éternel, Dieu de Sem, et que Canaan soit leur esclave !
27. Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit leur esclave ! »                             

(Genèse, chapitre 10)

                                         (passage mis en gras par l’auteur)

 

           

Au milieu du XVIIe siècle, de nombreux Français ont besoin pour faire face à la concurrence des plantations espagnoles ou portugaises et à l’extension des plantations de cannes à sucre d’une main d’œuvre de plus en plus importante et bon marché, ce qui entraîne le recours aux Noirs d’Afrique. Les Petites Antilles puis Saint-Domingue voient donc affluer des travailleurs amenés sous la contrainte. Les nouveaux esclaves augmentent le rendement des plantations grâce à  leur faible coût , ce qui entraîne l’augmentation du nombre des voyages négriers et des voyages triangulaires.

Le commerce triangulaire consiste à transporter à partir de grands ports européens, divers articles (pacotilles, étoffes, armes, alcools, …) jusqu’en Afrique de l’Ouest où ils sont échangés contre des esclaves noirs qui sont ensuite vendus aux Antilles contre des produits (le sucre), qui sont à leur tour vendus en Europe. Ces esclaves noirs, achetés à des royaumes africains, étaient devenus esclaves par nécessité, endettement, délinquance, mais la plupart étaient des captifs faits lors de grandes guerres alors fréquentes en Afrique.


b) l’age d’or de l’esclavage

Le commerce triangulaire a commencé dès le XVIIème siècle (le port de Bordeaux arme son premier navire négrier en 1672, et la France crée la Compagnie du Sénégal en 1673) et c'est à la fin du XVIIIème siècle qu'il a connu son apogée. La France aura envoyé plus de 1100 navires négriers vers l’Afrique et l’Amérique pendant ces deux siècles de traites. Les taux de profits de ces expéditions étaient compris entre 5 et 10% environ, mais ces moyennes cachent en fait le côté très aléatoire de la traite. En effet certains bateaux peuvent rapporter plus de 150% alors que d’autres pouvaient être lourdement déficitaires à cause des naufrages, des épidémies ou de de révoltes à bord des bateaux. Mais il faut prendre en compte toutes les activités liées à ce commerce : fabrication des bateaux, armements des navires, fabrication et vente des marchandises de traite, activités de manufacture et de commerce créées par l’afflux de produits coloniaux, circulation des capitaux, assurances des expéditions.

 Il faut distinguer la traite du commerce triangulaire proprement dit. Plusieurs formes de traites ont en effet existé vers les colonies d'Amérique et de l'Océan Indien : celle qui partait des colonies du Brésil pour aller chercher des esclaves en Afrique et les ramener au point de départ (le Brésil est le pays qui a reçu le plus d'esclaves) ; celle qui partait des colonies de l'Océan Indien (l'île Maurice, la Réunion, les Seychelles…) également en navette ; le commerce triangulaire, le plus important des formes de traites,  fournissait les colonies des Caraïbes et d'Amérique du Nord en esclaves. Beaucoup de ports européens se sont livrés au commerce triangulaire : Nantes (le plus important port négrier français), la Rochelle, le Havre, Bordeaux, Liverpool (qui envoya 4 894 expéditions  soit autant que tous les ports français réunis), Bristol, Londres, Amsterdam, ont été les plus importants ports négriers et se sont fortement enrichi grâce à ce « commerce ».


Un grand nombre d’esclaves (environ 15% voir 18%) mourraient pendant le trajet qui durait plusieurs mois et pendant lequel ils étaient enchaînés, battus, sous-alimentés et victimes de conditions d'hygiène déplorables. Les bateaux étaient généralement composés d’un tiers de femmes, non pas à cause d’une faiblesse physique puisque les femmes étaient autant utilisées que les hommes pour les travaux durs des champs, mais plutôt à cause du refus d’une politique nataliste. Les planteurs pensaient en effet qu’il était moins cher de faire venir des esclaves que de s’occuper de la formation sur place d’enfants à l’espérance de vie aléatoire. Pourtant, avec la hausse du prix des esclaves, à la fin du XVIIIe siècle,  le recours à la natalité s’impose comme l’unique moyen de garder un nombre important d’esclaves à moindre coût.

Lorsqu’à la fin du XVIIe siècle le nombre d’esclaves devient plus important que celui des colons blancs, ces derniers commencent à élaborer des statuts juridiques.

A la cour de Louis XIV à Versailles, Jean Baptiste Colbert, secrétaire d’Etat à la marine, est saisi en 1681 de la question de l’esclavage aux colonies. Il est alors devenu impossible d’interdire cette pratique, à moins de se mettre à dos toute la riche bourgeoisie qui vit et alimente le commerce triangulaire. Colbert prépare un texte législatif visant à encadrer les relations entres maîtres et esclaves ainsi que des sanctions pouvant s’appliquer à ces derniers. Un des articles de ce texte précise notamment que « les esclaves sont des biens meubles » mais considèrent aussi qu’il faut convertir les esclaves au christianisme. Cette contradiction va entraîner de nombreuses interprétations différentes de la part des planteurs. Ce texte intitulé Edit du Roi sur la police de L’Amérique françoise est promulgué en 1685 par le marquis de Seignelay, fils de Colbert et secrétaire d’Etat à la Marine comme son père. La présence d’esclaves sur le sol de la métropole est interdite, mais rapidement plus personne ne s’en soucie avec la présence des nombreux bateaux négriers dans les ports français.

Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, personne en Europe n’est scandalisé par l’esclavage. Ainsi Diderot dans son encyclopédie à l’article « Sucre » ne parle pas de l’esclavage et ne propose en annexe que d’autres techniques pour obtenir du sucre. Au XVIIIe néanmoins, de grands philosophes critiquent l’esclavage, comme Montesquieu  avec beaucoup d’ironie :

« Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.  »

(De l’esprit des lois, livre XV, chapitre 15, 1748) »

Voltaire, le Chevalier de Jaucourt et de nombreux autres philosophes et écrivains commencent également à dénoncer l’esclavage ainsi que la traite. Si la dénonciation morale de l'esclavage est fréquente, la remise en cause du système esclavagiste existant dans les colonies est beaucoup plus rare. Ainsi Montesquieu possède alors des actions dans la société du Sénégal qui pratique la traite.


" Maître... moi pouvoir plus travailler ti canne!... pendant que tifrancais manger li sucre de ti betterave moi avoir engraissi, moi pouvoir plus bougis de tout"

 source: Le grand liver du Sucre, édition SOLAR

c) le déclin de l’esclavage

 

Lors de la révolution française en 1789, les colons lancent une Révolution coloniale, car ils voient dans les principes défendus par la révolution française le moyen de se soustraire à la tutelle de la métropole. L’Assemblée constituante donne les pleins pouvoirs aux colons, à l’exception des libres de couleurs et des esclaves, par la création d’assemblées coloniales.  Cependant la révolte armée des mulâtres (personnes ayant un parent blanc et un autre noir) montre à l’opinion que les colons blancs ne constituent qu’une petite aristocratie dans les colonies. L’insurrection  des esclaves en 1792  suivie par la guerre étrangère de 1793 entraîne la Révolution à abolir l’esclavage par le décret du 16 pluviôse an II (4 février 1794) qui étend l’abolition proclamée à Saint-Domingue le 29 août à toutes les colonies et accorde la citoyenneté française à tous les hommes sans aucune distinction. Mais ce décret ne dit aucun mot de la traite et ne  peut être véritablement appliqué : on n'en tient pas compte ni à Bourbon ni à l'Île de France et la guerre maritime recommencée avec l'Angleterre coupe la métropole de ses possessions en Guyane et aux Antilles. Cette abolition ne convient pas aux marchands français qui, la remettent en cause à la première occasion. Bonaparte, élu premier Consul le 10 novembre 1799, conclut la paix  avec les Anglais le 26 mars 1802 ce qui rend de nouveau les colonies accessibles. Au mois d’avril suivant, les maires  des grands ports français  sont reçus par Bonaparte à Paris ; celui-ci leurs promet implicitement de rétablir l’esclavage. Cette promesse se réalise avec la loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) qui rétablit la traite et l’esclavage. Ce rétablissement permet aussi à Bonaparte de tenter de réaliser son dessein de développer  la Louisiane. Pour cela ; il lui faut en effet une base sûre (Saint-Domingue) pour prendre pied dans le Nouveau Monde. La raison d’Etat justifie le rétablissement de l’esclavage pour permettre à la Louisiane française de se développer rapidement grâce à une main d’œuvre abondante, la mettant à même de concurrencer les Anglais et les Américains (qui avaient aboli la traite et avaient donc moins d’esclaves). La guerre empêche les navires négriers de quitter leurs ports jusqu’au retour des Bourbons sur le trône français. L’Angleterre qui a aboli la traite depuis 1807 demande que Louis XVIII abolisse à nouveau la traite, mais Napoléon, revenu pour Cent jours  de l’île d’Elbe prend les devants et décrète la fin de la traite le 29 mars 1815, plus dans un geste politique par rapport aux Anglais que par humanité par rapport aux Noirs (La traite des Noirs en 30 questions par Eric Saugera © Geste Éditions - 79260 La Crèche

). Cette décision est ensuite confirmée par Louis XVIII le 8 janvier 1817 sous la pression des Anglais. Mais l’interdiction de la traite ne peut être  totalement respectée tant que l’esclavage existe.

 L’Angleterre montre la voie en abolissant l’esclavage en 1833, sans que la France suive. C'est Victor Schœlcher, sous-secrétaire d'État aux Colonies de la Seconde République naissante, qui obtient le 27 avril 1848 la signature du décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises.

La traite et l'esclavage ont alors officiellement disparu mais non le besoin d'une main-d'œuvre abondante et bon marché. Aussi la France recourt-elle à d'autres sources et à d'autres méthodes de production de sucre.

 

 

 

 

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